
Le fameux « Voyage en Espagne » m'a semblé long, et je me suis arrêtée à l'endroit où s'épanouit le prodigieux laurier rose du Généralife. C'est une page éblouissante ; j'ai préféré ne pas sortir de son cercle odorant. D'ailleurs il arrive parfois que l'on n'achève pas la lecture d'un beau livre, retenu en un point de cette beauté même. Croyez je vous prie à tous me sentiments les meilleurs. Ctesse de Noailles [au recto].
Le poème « Le Laurier du Généralife » est tiré du célèbre recueil de Théophile Gautier intitulé « España », publié pour la première fois en 1845. Toi qui, comme un coup de couteau, Dans mon cour plaintif es entrée ; Toi qui, forte comme un troupeau De démons, vins, folle et parée, De mon esprit humilié Faire ton lit et ton domaine ; - Infâme à qui je suis lié Comme le forçat à la chaîne, Comme au jeu le joueur têtu, Comme à la bouteille l'ivrogne, Comme aux vermines la charogne - Maudite, maudite sois-tu! J'ai prié le glaive rapide De conquérir ma liberté, Et j'ai dit au poison perfide De secourir ma lâcheté. Le poison et le glaive M'ont pris en dédain et m'ont dit : « Tu n'es pas digne qu'on t'enlève A ton esclavage maudit, Imbécile! - de son empire Si nos efforts te délivraient, Tes baisers ressusciteraient Le cadavre de ton vampire! Baudelaire - Les Fleurs du mal. Vous qu'on ne croit pas mort, tant le cour vous possède, Tant chacun de vos chants a le brillant des yeux, Baudelaire, ange obscur, étincelant, fiévreux, Dont le verbe nous meut, nous guide et nous obsède. Se peut-il que l'on soit près de vous ce matin, Sur le sol funéraire où dort votre silence, Vous qu'on n'approche point, que jamais on n'atteint, Et dont le tombeau seul nous permet la présence!Anna de Noailles, Derniers vers, Grasset. Ci-dessous, Anna de Noailles en 1902, 26 ans, posant devant son chalet à Amphion (Haute-Savoie).